13 mai am Le « Bassin rouge » vers Leshan
Bord de la rivière Min dans la brume perpétuelle du bassin du Sichuan ©P.Guéguen
Direction plein sud vers le mont Emei, le sanctuaire des pèlerins et des botanistes, un but de voyage à lui seul. Mais il serait barbare de ne pas aller à Leshan, visiter ce qui est à présent le plus grand Bouddha du monde, depuis que les talibans afghans ont pulvérisé ceux de Bamiyan.
La route traverse un camaïeu de parcelles jardinées vertes ou fauves, un échiquier dont les pions humains ont le derrière tourné vers le ciel et les mains dans la terre humide. Des rizières de 5 m2 où le buffle aux cornes soumises sur la nuque, peine à se retourner. Le maîs pousse sur les diguettes au bord de cases d’eau qui reflètent le ciel. Si tant est que l’on puisse parler du ciel : entouré de reliefs, le vaste bassin du Sichuan, grand comme la France est perpétuellement brumeux. Les nuages montent à 3000 m, trop légers pour qu’il pleuve, mais assez nombreux pour filtrer la lumière et maintenir une perpétuelle humidité. L’irrigation intense augmente l’évaporation.
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« Quand on voit le soleil, les chiens aboient ! », disent les paysans. Quand on l’aperçoit, c’est une boule d’un orangé diffus, flottant vaguement. Peut-être à l’image de ces grosses lanternes rouges et rondes qui éclairent si peu ? |
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Campagne jardinée
Impression d’un paysage effacé, couvert d’un voile qui atténue les couleurs : Le gris-vert de la Chine fertile. Des fumées s’y mêlent, on brûle à cette saison les gerbes de colza séché, plus hautes que les hommes qui les portent. En attendant, leur paille est soigneusement allongée dans les champs en éventails parallèles blanc et roux.
Les gestes des gens, sûrement efficaces, paraissent lents. Dispersés, ils sont chacun à leur travail ; certains bêchent, ratissent ou vannent sur une bâche avec un fléau en bois ; deux hommes s’avancent, portant une palanche de jeunes pieds de riz à repiquer, le reflet de leur pantalon collant leur fait des jambes de géants… Tout semble plus proche du maraîchage que de l’agriculture. Groupées sous leur manteau de tuiles canal brunes et grises, les maisons en brique de terre sont basses : excroissances du limon pourpre qui produit trois récoltes par an et nourrit son monde, surtout depuis que les caprices des inondations ont été maîtrisés.
©D. Rondeau 2005
Leshan
Le climat subtropical se fait sentir en attendant le bateau à l’embarcadère sous de vieux Ficus, drapés de longues racines aériennes desséchées. Leshan, petite ville de 400 000 habitants, est installée au confluent des trois rivières Min, Dadu et Qingyi, qui convergent plus loin en aval vers le Yangtsé Kiang.
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Des vendeuses proposent des corbeilles débordantes de fruits, mangoustans et nèfles jaunes pesés sur une balance à poids. On prend vite goût à leur saveur fraîche, tout en regardant vers l’autre rive de curieuses maisons-bateaux à trois étages, bariolées de couleurs acides.
Embarcadère pour la falaise du Bouddha |
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©Stephan Le Bouddha de 71 m de haut, dont la tête bouclée affleure le sommet de la colline de grès rose de Linyun, à pic au dessus de la rivière, lui assure un continuel va et vient de pèlerins-touristes. On se bouscule presque sur la passerelle. Les regards sont rivés à l’objectif photo. Il est franchement laid, ce Bouddha, avec ses yeux repeints en noir d’encre, son nez triangulaire tranchant sur son visage de 10 m de large et tous ses visibles replâtrages en ciment. Malgré tout, il a la majesté de l’énorme et celle du très ancien.
©M.LeBret
Le site s’y prêtait quand on a commencé à l’excaver sous un empereur Tang, il y a plus de 2700 ans. Il a fallu 90 ans pour en venir à bout, le temps moyen d‘une cathédrale... L’intention était de représenter la forme du Maitreya, le Bouddha pacifiant qui viendra à la fin des temps : une statuaire sereine aux larges modelés avec des mains reposées sur les genoux. Les oreilles attentives s’allongent de lobes démesurés. Par sa présence, Il est aussi censé dompter le dragon de la rivière qui bouillonne à ses grands pieds
©F. Le Hir
En 1875, un voyageur, Gaston de Bézaure, l’examinait d’un œil vierge des dépliants touristiques : « Sur une prodigieuse façade de roches tapissées de wistérias et de figuiers grimpants, on entrevoit un relief gigantesque ; mais sous les branches qui sortent des crevasses on distingue à peine la tête crépue du colosse. Le reste disparaît dans les feuilles. Des cormorans nichent avec familiarité au milieu des cheveux de ce géant de pierre fruste. »
Encore encadré de vertes scolopendres, le géant laisse des personnages lilliputiens monter et descendre pieusement l’escalier qui le frôle, jusqu’à la vasque de bronze où brûle de l’encens et peut rassembler cent personnes autour de ses orteils bouddhiques.
Escalier pour Lilliputiens
D’autres bodhisattvas dans la falaise
D’autres divinités se suivent sur la paroi, quelques-unes très gracieuses. Tandis que le bateau fait demi tour et que l’équipage passe sur l’autre bord pour revoir la statue classée au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, notre bateau se met à tanguer et rouler sur les eaux café au lait qui se mêlent en désordre. Derrière nous, un petit vapeur bondé crache une fumée tellement noire qu’on le croirait en feu. Les passagers restent calmes. En haut de la colline Lingjyun, s’étirent les 170 m du plus long Bouddha couché du monde, moins difficile à réaliser. Une tour érigée au bon endroit laisse supposer que le bouddha n’est qu’à moitié endormi. De l’autre coté de l’eau, à travers un « smog » irrespirable à l’arrêt, on devine des gratte-ciel en face. Manhattan-sur-Min.
Passé et présent au confluent des trois rivières
Le restaurant de Leshan, palais du tourisme
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Vide, à part notre groupe, ce palace est prêt pour accueillir à table les foules de la Grande Marche touristique. Vingt millions de touristes chinois des classes supérieures et moyennes sont en transhumance cette année. Les escaliers de marbre, les ors et les immenses cocotiers en plastique doivent impressionner les clients. Le personnel, lui, est bien étonné de voir les botanistes s’intéresser à la paroi verticale qui borde le parking, drapée de nombreuses espèces de fougères et d’une graminée à l’aspect de bambou nain. Un mur-de-Patrick-Blanc ; la nature nous en montrera souvent.
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