16 mai pm après Wolong
Vallée de Yinchang Gou
« Il n’y a rien de tel qu’une belle matinée pour égayer l’esprit, épanouir l’âme » P. Armand David
Une cluse perpendiculaire à la route de Wolong, creusée par un torrent qui se précipite rejoindre la rivière. Au carrefour, il est 11 h et le soleil est haut. Une journée devant soi, pour s’enfoncer dans un vallon abrupt où la lumière pleut. |
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©TK |
Enfin seuls ! Ou presque : équilibrant deux seaux aux bouts d’une palanche, un paysan distribue l’engrais fécal à un minuscule lopin triangulaire de choux, en contrebas. Sa cabane est la dernière empreinte agricole. Au-delà et pour longtemps, la nature vit à sa guise.
©T.deKergorlay |
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©Picard
Un sentier remonte l’eau bouillonnante en suivant les tournants capricieux De tout près où bien de loin, c’est aussitôt une fête pour les yeux des botanistes et des autres… Avant d’avoir fait quatre pas, on tombe à genoux devant un joyau de la flore. Des corydalis au bleu unique, qui bougent au moindre souffle, y compris celui des photographes. Cela mérite de prendre une loupe : des écailles aux teintes nuancées s’imbriquent les unes dans les autres, donnant ce bleu miroitant « œil de paon », ou l’éclair fluo des martins-pêcheurs.
Corydalis flexuosa ©M.LeBret
« Dans la nature, ce qui pousse ensemble ne jure jamais », me disait Louis Benech. Il y a dans cette gorge une telle variété, que chaque espèce est mise en valeur par ses compagnes. Non loin des Corydalis, se déplient les feuilles argentées d’un jeune Cinnamomum érigé, camphrier sub-tropical. Des buissons de Kerria à fleurs simples d’un jaune doux et les troncs striés de vert et de blanc de Acer davidii s’harmonisent.
©D. Rondeau Cinnamomum camphora
L’écume du torrent dépose une rosée brillante sur les plantes des berges rocheuses. Au fur et à mesure que le soleil s’élève, les embruns en suspension dans l’air deviennent irisés. Passant de surplombs obscurs et ruisselants à des plages de lumière, en équilibre sur des troncs de prunus jetés en travers, on va d’une communauté de plantes à l’autre…
Gabriel Rouau entre falaise et torrent ©MCDubois
Fracas des eaux dans la gorge ©P. Guéguen
Cà et là, sur le sol, des jonchées de pétales, variant selon les endroits, du mauve au pervenche jusqu’au bleu ciel. Des Rhododendron augustinii nous dominent sur la falaise de gauche. Leurs coloris variables paraissent s’éclaircir en prenant de l’altitude. |
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Rhododendron augustinii dans les rochers ©TdeKergorlay
Tetracentron sinense ©TdeKergorlay Franklin Picard l’a reconnu avec joie. C’est le rare Tetracentron sinense, incliné sur les remous. Cet arbre élégant, aux feuilles en cœur nervuré et aux longs pétioles rouges est rustique (à mi-ombre) et prend des couleurs d’automne. Il est le seul représentant de sa famille,Tétracentracée, seul genre et seule espèce. Il mériterait d’être plus souvent planté. |
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Shangri La ? ©T.deKergorlay
Patrick Bellec qui nous a entraîné là… ©M. Le Bret
Sous les voûtes, creusées autrefois par le torrent, l’eau suinte sur la paroi |
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©M.Prunier
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©TdeKergorlay Sélaginelles rampantes et plantes d’ombre y prospèrent, comme par exemple, des Rodgersia, de légers Thalictrum aux fleurs blanches aériennes, Paris polyphylla, des Primula, d’autres Corydalis….
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Paris polyphylla ©M.LeBret |
Corydalis flexuosa |
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Le sentier qui remonte le cours d’eau devient ardu. Des passages hasardeux enjambent les ruisseaux dégoulinant du haut, les coulées de schistes, les roches. La gorge se resserre, le fracas de l’eau joue les grandes orgues. Puis le vallon se réouvre en un faux plat où l’équipe se rassemble. Il y a des choses intéressantes dans cette clairière ensoleillée à 2180 m d’altitude. Pinus armandii aux longues aiguilles ; Hoelboelia grimpant sur un camphrierqu’il recouvre presque. L’Hoelboelia porte à la fois ses fleurs mâles et femelles, ces dernières avec leur parfum caractéristique. Une grosse fleur tombée par terre nous fait lever la tête : un Magnolia wilsonii penche ses calices blancs charnus, avec leur centre d’étamines rouge rosé, où ressort le pistil vert jade. En face, des rhododendrons sont en pleine floraison au milieu d’une forêt mélangée, sur un versant plus doux que de notre côté.
Isabelle Laan et Georges Dubois comparent les fleurs de l’Hoelboelia ©MC Dubois |
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Magnolia wilsonii ©I.Laan
Gilles Rouau détermine un rhododendron, Franklin filme, Arielle note ©MC Dubois |
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©F.LeHir Rhododendron sur l’autre rive
©F.LeHir Ruée du torrent |
©D.Rondeau Isabelle Laan au bord de l’eau
©P.Guéguen Monique Prunier précède Fanch le Hir |
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Nous souhaitions passer sur l’autre rive. Notre marge au pied du mur rocheux devient si étroite qu’une passerelle est la bienvenue. Elle permet aussi de se laisser descendre au ras des cailloux. Les pieds dans l’eau, une colonie de Salix magnifica est… magnifique. Ce ne sont pas, comme chez, nous des arbustes, mais de vrais arbres, aux grandes feuilles glauques obovales. Quand ce saule fut découvert, on le prit pour un nouveau magnolia jusqu’à ce que ses chatons dressés le dénoncent.
Jean Merret, montagnard aguerri
Passerelle pour l’autre bord ©TdeKergorlay
Tout est au mieux, la ballade reprend allègrement au milieu de l’inépuisable variété végétale. Les experts en herbacées ont des yeux de lynx pour apercevoir les petites orchidées terrestres, Calanthe, Cypripedium, Pleione, bijoux de la nature en bordure du courant. Vers 2200 m, Berberis et Cotoneaster variés, Daphne tout rose, et rhododendrons abondent sous les bouleaux, les amélanchiers et les Prunus serrula. Le torrent s’élargit, décrit un arc de cercle. La base de la montagne doit être contournée pour de nouvelles découvertes.
Fanch Le Hir passera ©P. Guéguen
Mais cette fois, les poutrelles n’ont pas tenu le coup de la fonte des neiges. Elles sont en partie écroulées. Fanch et Thibault tentent leur chance et passent en s’agrippant aux aspérités des roches. Impossible de risquer tout le groupe. Déçus, on s’affale pour pique-niquer au soleil. La porte entr’ouverte du mythe Shangri La s’est refermée. Il reste à explorer le lieu où nous avons buté. Chacun trouve des lots de consolations. Ne serait-ce que la vue, sur l’autre berge, d’un splendide Pseudolarix amabilis vert tendre et droit comme une flèche.
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©Prunier |
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Dominique Rondeau dessine un rameau fleuri de Rhododendron longesquamatum ©MCDubois |
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« La vedette, pour les amoureux des rhododendrons, sera, à 2 600 m d’altitude, Rhododendron longesquamatum,émergeant des bambous, élancé comme un clocher rose violacé de 6 à 7 m de haut, couvert d’un feuillage vert sombre et, surtout, hérissé tout au long de ses branches, de pérules persistantes (écailles des bourgeons), donnant une impression de haillons déchiquetés. »Gilles Rouau (in Bulletin de l’APBF, 2006, 42)
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Au retour, le regard de chacun, est attentif à ne rater aucune merveille ; on prend tout le temps nécessaire pour profiter de la beauté du paysage et des plantes.
©MCDubois Pedicularis artselaeri
Cypripedium plectrochilon ©P.Guéguen |
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Ilex spinigera ©M. Le Bret
Delphine ©M.Le Bret Lorsque l’équipe revient au carrefour de la route de Wolong, les nuages se sont amoncelés sur la vallée. Couchée sur son sac, Gan Na notre jeune botaniste chinoise, dort à poings fermés, près des cardamines et des corydalis. Remontant la route, quelques-uns franchissent la rivière de Wolong sur un « pont volant » pour accéder aux champs de bambous destinés aux pandas. En lisière pousse encore une autre végétation. |
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Culture de bambous à pandas ©F.Le Hir L’orage éclate, un déluge s’abat sur la vallée. La pluie rebondit sur la route qui passe entre les fermes. Une maisonnette en pierre qui fait office de toilettes se présente. Les groins de sympathiques cochons nous font un accueil enthousiaste. La cabane fait double emploi, rien ne se crée, rien ne perd
Le car récupère une horde de passagers fumants d’humidité sous leurs capes de pluie
©MGDubois Plessage de bambous autour des potagers
L’après-dîner sera passionnant dans la chambre de Patrick Bellec et de Jean Merret, où se tient le débriefing rituel. Pascale prend note de tout ce qui a été vu, filmé, photographié ou recueilli au passage, avec les altitudes. Chacun parle à son tour, les débats sont animés, des échantillons sont examinés, des flacons de reconstituants circulent… Discussion entre les fous d’arbres et les fous d’herbacées. « Bande de broûteurs ! », lance Isabelle Laan. « Xylophages ! », rétorque un autre. Ces bonnes soirées, auxquelles nous ne manquerons quasiment jamais, vont permettre de cristalliser toutes nos observations quotidiennes et de mieux nous connaître. On se quitte tard, forcément, mais quelle richesse… Ce soir, la chambre embaume l’odeur un peu sucrée d’une branche fleurie de Meliosma. Dehors la pluie tombe à verse ; pas étonnant que tout pousse tout seul. |
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