20 mai
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Kangding, marche du Tibet Comprimée par des montagnes abruptes, Kangding s’entasse dans une vallée resserrée de la partie nord de la chaîne des Hengduan, dominée par la splendeur des 7756 m du mont Gongga, le plus élevé au monde en dehors de l’Himalaya.. Elle est située à 2560 m d’altitude, au confluent de deux cours d’eaux impétueux, à qui elle devait son nom tibétain de Dartsedo (des torrents Da et Dzé). En l’apercevant de loin, assombrie par les hauteurs qui empêchent le soleil de l’éclairer longtemps, je ne résiste pas à une certaine émotion. Est-ce la célèbre Tatsienlou de nos mémoires botaniques ?
Etroites vallée à Kangding ©F.Le Hir
©F.Le Hir Nicolas annonce que Kangding est très connue pour les chants d’amour des prétendants aux belles du lieu. Les concours de ses troubadours montagnards auraient beaucoup de succès pour la transmission d’images poétiques chantées. Les danses du Guozhuang font aussi partie de cette culture festive. C’est également ce que racontent les prospectus touristiques. Mais avant d’être la ville où on chante et on danse, Tatsienlou c’est à dire la Forge des flèches depuis l’an 234, a été d’abord été la capitale d’un royaume autonome disparu, le Giala, qui s’étendait entre la Chine et le Tibet. Des deux côtés, cette bourgade névralgique sur la route Chengdu-Lhassa, a suscité des convoitises depuis le quinzième siècle. Prise et reprise, elleest devenue définitivement chinoise en 1943, et promue capitale de province avec gouverneur et garnison. Les deux ethnies, grossies des réfugiés de la guerre sino-japonaise se sont complètement mélangées. Les gens d’origines tibétaines ont abandonné leurs mœurs de nomades pour la sédentarité et le commerce. De toute façon, Tatsienlou ou Kangding (d’une façon générale, les Chinois aiment changer les noms des villes qu’ils investissent), n’occupe plus son site d’origine. L’énorme glissement de terrain d’une paroi verticale l’a balayée au siècle dernier. La ville est maintenant retranchée dans une gorge étroite où coule la rivière Da, canalisée entre des quais parfois inondés. Faute de place, les maisons sont hautes et serrées de chaque côté. A. David–Néel[1] qui séjourna longuement dans une masure retirée, se rappelait que « les incendies sont fréquents à Tatsienlou ; durant près de cinq années que j’y ai vécues, j’en ai vu cinq qui chaque fois ont détruit toute une partie de la ville. » En 1940, deux scientifiques racontèrent avoir aperçu de loin la nuit la ville toute illuminée. C’étaient l’église et la mission catholique en bois qui brûlaient. Il doit y avoir maintenant une caserne de pompiers. Les rues que nous avons traversées grouillent d’activité, le commerce y est plus important que jamais, la laine et le thé n’étant plus les marchandises exclusives
[1] David-Néel Alexandra, A l’ouest barbare de la vaste Chine, 1947, Librairie Plon
New Kangding
En 1846, le P. Evariste Huc s’y reposa un peu avant d’aller en Chine, déguisé en dignitaire de l’Empire. Les premiers étrangers à s’y installer furent ceux de la mission catholique vers 1856, avec un vicaire apostolique vendéen, Joseph Chauveau, à qui les lamas menèrent la vie dure. Le P. Armand David y fit étape. La crème des botanistes-explorateurs occidentaux rencontre selon les années, les plus férus de plantes parmi les missionnaires, tels les P. Delavay, Farges, Monbeig, Soulié…
Tatsienlou était le lieu où l’on rassemblait porteurs, yacks, mules et tout l’équipement d’une caravane qui devait tenter d’être auto-suffisante. On imagine des départs pittoresques ! Parmi ces aventuriers de la science, l’autrichien H. von Handel-Mazzetti, Grigori Potanin, le prince Henri d’Orléans, Joseph Rock, Frank Kingdon-Ward. Le naturaliste Antwerp E. Pratt, en particulier, passa deux ans à explorer les montagnes autour de Kangding. Une rencontre avec Augustine Henry, l’avait convaincu de d’établir un herbier et d’envoyer des graines, dont plusieurs espèces nouvelles[2]. Et, bien sûr, Ernest H. Wilson : ce dernier note qu’il fallait alors douze jours de marche entre Chengdu et Tatsienlou. C’est « réellement la porte du Tibet » affirmait-il. A la table voisine de notre déjeuner à l’hôtel Renmin, se tient un « banquet de la police ». Civils et gradés trinquent à la santé les uns des autres avant d’aborder les questions de fond. Le ton monte…Presque tous crient. Celui qui intervient le moins, un chinois corpulent dont les fentes des yeux dissimulent un vif regard de lézard, en impose le plus. Costume–cravate, voix sèche, il incarne l’homme que l’on craint. Il emporte manifestement la discussion, à en juger par le silence qui suit sa prise de parole. La tension diminue et tout le monde trinque à nouveau.
2 Lancaster Roy, Travels in China, Antique Collectors’s Club Ltd, 1989
©MCDubois Georges Dubois et Gérard Lalanne sur le boulevard de la Da, qui coupe la ville en deux
Quand à nous, le car va nous déposer dans la vallée des « Lacs aux sept couleurs », mots magiques.
20 mai am Vallée des lacs aux sept couleurs
L’horizon des Gongga shan ©P.Guéguen
Après un péage, elle démarre à 3000 m d’altitude et monte par paliers vers des sources chaudes et des bassins naturels, qui sont teintés par des sels minéraux. Bien avant d’arriver au niveau des lacs suspendus, nous sommes pris sous le charme des nuances printanières de cette longue vallée. Bien que ses flancs soient raides, la vallée est assez large et s’ouvre au loin sur les grands panoramas neigeux du Minya Konka (ou Gongga Shan, 7556 m).Très vite va intervenir pour le groupe un dilemme récurrent. Il y a ceux qui veulent s’arrêter à « leur étage », la forêt mixte, ceux qui désirent surtout voir les rhododendrons, ceux que passionne la flore « alpine » et ceux qui veulent voir de là-haut les beautés du paysage…Ne nous fâchons pas ! Il n’y a qu’une seule route, le véhicule larguera chacun à son étage favori et ramassera les survivants en redescendant le soir.
Vallée des lacs des sept couleurs à mi-mai ©T de Kergorlay Les fonds sont peuplés d’arbres et arbustes à feuillage caduc à peine sorti des bourgeons. L’air pur est rempli de cette odeur délicieuse. Pour un peintre, une palette de pastels, qui dans quelques jours évoluera vers des couleurs plus saturées.
Prunus padus var. asiatica ©TdeKergorlay
Aujourd’hui, c’est le moment de grâce : érables ambrés, prunus teintés d’un rose chaud, sorbiers et saules dans tous les tons verts pâle imaginables. En regardant vers l’amont, le côté droit est nettement plus boisé de conifères, celui de gauche, garni de masses de chênes persistant, mêlant surtout deux espèces.
©T.deKergorlay
Les pousses de chêne luisantes au revers roux, Quercus semecarpifolia et Q. aquifolioides à feuilles de houx,lesbambous et mélèzes, ressortent sur les épicéas et les abiès. La route contourne un promontoire central à la végétation si diverse que j’y passerais bien la journée, progressant mètre par mètre.
©C.Monnet En altitude, des ruisseaux jaillissent de partout, remplissant l’atmosphère de fraîcheur. Conifères et dômes roses ou blancs de rhododendrons en arbres deviennent plus fréquents vers 3400 m. Le vent oriente parallèlement leurs légères draperies d’ Usnea longissima argentés.
Abies, rhododendrons, lichens à 3450 m ©T deKergorlay
Tant qu’il y aura des yaks ©MC Dubois
Une prairie où les yaks paissent une herbe déjà rase, entre les blocs gris, parmi les berbéris, rhodos ou prunus couverts de corolles blanc-rosé. Nous traversons le pâturage de ces ruminants pour qui j’ai la plus grande estime. Le seul animal qui peut manger sans s’arrêter de marcher, qui transforme en lait crémeux de l’herbe dure comme du fer. Un bœuf qui supporte jusqu’à - 40° sous sa longue houppelande noire, parfois tachée de blanc, et peut endurer neiges et tempêtes en plein vent. Trapu, bossué, il ne manque pas d’allure sous ses grands cornes en arc, avec cette queue en panache fourni jusqu’au sol. Ses sabots fourchus comme ceux d’un bouc lui permettent d’escalader les pentes et de musarder le long des précipices, plus légèrement que ne le laisserait penser son air de rocher laineux à pattes. Il va lentement et sûrement, mais nous avons vu des génisses galoper comme de folles sur la pelouse alpine.
©T.de Kergorlay
Au Tibet, seuls les fleuves mugissent, le yak grogne. Les zoologistes l’ont d’ailleurs appelé Bos grugnens. On les entend souvent grommeler, sans qu’ils montrent un caractère de cochon : ils ne s’attaquent pas aux marcheurs qui traversent leur territoire. Bref, sans le yak, merveille d’adaptation, pas de survie pendant des millénaires pour les tibétains, qu’ils ont nourris, habillés, couverts, portés, et même chauffés avec leurs argols. L’hybridation avec des bovins a produit des sortes de vaches bretonnes angoras. Le noble yak qui habite le toit du monde me semble avoir atteint une perfection naturelle.
Les lacs colorés
Une station de quelques abris fait le bonheur des thermalistes qui viennent mettre leurs pieds dans une eau soufrée pleine de vertus thérapeutiques. La condensation fait tomber une petite bruine sur ces curistes improvisés. Gérard Lalanne fait découvrir Brassens à Gan Na, en chantant sous le parapluie rose qu’il partage avec elle
©M. Le Bret
Terrasses delacs transparents, irisés de reflets rose ou vert jade ©MCDubois
Des sources fumantes les alimentent et se retrouvent dans des bassins
Autour des lacs, c’est à la bonne franquette pour les chinois, dont certains sont venus à cheval. Patrick Bellec trouve des groseilliers sauvages (Ribes sp.) à l’intéressante floraison en grappes rouge bordeaux, plusieurs berbéris, des chèvrefeuilles (Lonicera sp.) et de nombreuses plantes bulbeuses. Sorbiers, bouleaux, dont Betula szechuanica à l’écorce gris clair, Crataegus, érables et chênes sont encore dans leur élément à cette altitude, en compagnie de gentianes et de daphnés. |
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©F. Le Hir |
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Marie-Claude Dubois et Marc, notre guide ©G.Dubois
Les rhododendrons se plaisent au dessus de 3500 m. Les Rouau et Gilles Stéphan, partent donc chercher plus haut. Quitte à grimper, ils sont récompensés par plusieurs espèces, belles et peu courantes. Un tronc de R. calophytum est le pont idéal pour y accéder.
©AM Rouau
Rhododendron fortunei ©MCDubois |
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Rhododendron furtunea ssp aureodoxa ©Gabriel.Rouau |
Rhododendron fortunei ©M.Prunier |
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Revers fauves de Rhododendron de la série taliensia « Des floraisons blanches et roses s’y mélangent et d’innombrables semis de jeunes plants émergent du sol. Parmi les parents qui s’enchevêtrent par dessus, outre les R. calophytum, on remarque des plantes à grandes feuilles ovales arborant une large nervure centrale jaune et dont les fleurs de belle taille sont blanches. Le revers des feuilles présente un voile de poils fins grisâtre. Cela semble être R. Watsonii… » Gilles Rouau, Rhododendrons dans la brume.[3] [1] Bulletin de l’association des parcs botaniques de France n° 42, octobre 2006
Rhododendron sphaeroblastum MCDubois
Un dernier coup d’œil aux chaînes des lacs, miroirs bleus des sapins et des cimes et l’on replonge pour 1 km de dénivelés sylvestres. Le lac solitaire Mugecuo, qui s’étend à 3700 m d’altitude est le plus haut du nord-ouest du Sichuan
©MC Dubois
©TdeKergorlay Sept couleurs ?
Une pareille journée se fête : elle en vaut tant ! La « vallée aux mille tours » ; la tumultueuse rivière Dadu ; Kangding ; et enfin les hauts lacs « des sept couleurs ». La réunion de travail est remplacée par une séance de massage. « Les pieds, le plus important pour les gens des montagnes. », assure M. Wang qui a retenu tout l’établissement d’une ruelle pour nous. « Vous verrez », ajoute Marc : « une dame est arrivée ici avec des pieds comme des canards laqués, elle est repartie avec des ailes. » |
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On s’abandonne, en riant aux larmes de se voir les uns et les autres, mollement étendus, chacun les jambes dans une bassine brûlante d’eau infusée aux herbes. Pour bien faire, il faut en avaler un bon verre en même temps. Puis les masseuses se mettent énergiquement au travail… Aaah…………….. Tous les muscles y passent 3 © MCDubois
Le repos du président de l’Arche aux plantes ©MCDubois |
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