21 mai pm                         De Yajiang à Litang

 

 

Barrage sur la route,du genre « Stop, travaux. ». La tôle des véhicules chauffe au soleil, M. Wang parlemente, Jean Merret philosophe, Christian Monnet filme. Justement un des moteurs a un souci de carburation. Un garagiste, mains dans le cambouis, détourne l’attention et comme en Chine tout s’arrange, ce véhicule est provisoirement abandonné en gage et notre convoi repart. Quittant le lit de la rivière, la route passe sous un tunnel tout neuf pour tomber dans la petite ville de Yajiang, en plein embouteillage. La rue est en cours de défoncement pour faire passer le progrès du tout à l’égout et autres canalisations.

 

©Dubois

 

Une pelleteuse s’affaire, mais le plus gros du travail est celui d’une cohorte dont les têtes émergent au ras du sol. Les générations sont au coude à coude : fille enturbannée de rouge en veste rose, gaillards princiers, femme à longue jupe, chapeautée et gantée de blanc comme une nurse du passé, pauvres hères en loques..

Continuer à pied en se faufilant dans la foule fluide est un plaisir. On saute tour à tour de planche en pierre, échangeant des politesses avec les habitants. – « Passez donc ! »

– « Je n’en ferai rien ! », ou l’équivalent chinois.

 

©P. Guéguen

 

Bouddha Land à Yajiang     ©P. Guéguen

 

De partout s’échappent des odeurs de nourriture qui stimulent l’appétit, creusé par le

voyage. Le déjeuner attend de l’autre côté de l’agglomération. Folie de coloris, fenêtres

frangées de volants ondulant au vent, le restaurant a misé sur l’effet magique.

 

De dr. à g. : Monique Prunier, Isabelle Laan, Patrick Bellec, Christian Monnet ©P. Guéguen

 

 

 

De dr. à g. : Anne-Marie, Gabriel et Gilles Rouau, Arielle de Kergorlay ©

 

 

Pas un pouce qui ne soit couvert de scènes bariolées. Eléphants badins et tigres

moustachus gambadent sur les murs en compagnie de jeunes filles en fleurs. A table, l’ambiance est à l’unisson : joyeuse et légère. La moindre blague botanique suscite l’hilarité.

Après ces instants de relâchement, il est tout indiqué de se dégourdir les jambes, nos carrosses nous rattraperons plus tard. L’altitude est relativement basse, 1890 m. La chaleur stagnante dans ce creux confiné est saisissante, le goudron fondu colle aux semelles. Des  cigales invisibles stridulent au niveau ultrason. L’ombre douce des érables en surplomb n’en est que plus appréciable : Acer cappadocicum sinicum avec des samares rouges sur son feuillage estival ; belle cépée d’Acer davidii à feuilles presque entières.Perché sur un rocher du torrent, un traquet noir à queue rousse nous observe près d’un tout petit moulin à eau en réduction, maison tibétaine miniature posée sur un bief détourné

                          

 

Gérard, l’hydrologue de service, ne perd pas l’occasion de faire remarquer le simple et ingénieux système de roue unique à pales de bois, qui fait tourne la meule inférieure. Système introduit il y a longtemps, par un jésuite au Yunnan.

 

 

 

Il ne reste plus que 5 heures de route.

Au flanc boisé des montagnes, des bandes claires ou sombres alternent au rythme des coupes et des replantations. Les pins du Yunnan commencent à essaimer. La végétation est agréablement mixte, jeunes conifères vert tendre, troncs dorés des bouleaux, chênes épineux couronnés de clématites, primevères roses, anémones…Par endroits, la montagne est blanche de rhododendrons en fleurs, spectacle éphémère auquel on ne s’habitue pas. En contraste, les lignes de crête restent austères, hérissées des pointes noires de conifères à contre-jour  Deux mille mètres de dénivelé franchis, l’air est bon à respirer dans la forêt de chênes et de rhododendrons.

©D.Rondeau

 

Insérés de nouveau dans une interminable théorie cahotante de camions-citernes militaires, on roule machinalement dans un paysage d’énormes massifs pelés, arrondis par l’érosion, de plus en plus élevés jusqu’au col de Kashgari. Les monts chauves à 4650 m.

Kashgari, monts et nuages   ©T.de Kergorlay

 

Le ciel domine les quatre horizons, rien n’arrête le vent. Des masses de nuages s’avancent avec une lenteur majestueuse. Nous ne sommes pas de taille, intrus dans ce monde de pierres et de vapeurs. Une famille a pourtant installé son camp d’été dans les parages, sous une tente noire. De la toile en feutre de yak imperméable, tendue par des cordages sur des perches. Ces tentes estivales ne valent pas les chaudes yourtes mongoles. « La tente noire des nomades tibétains ressemble pas mal à une araignée monstrueuse qui se tiendrait immobiles sur ses hautes et maigres jambes. », se souvenait le P. Huc,  qui en avait expérimenté les inconforts. Elles n’ont guère changé en cent ans. A petits pas, une grand’mère rapporte sur son dos une brassée de rhodos secs pour le feu. Où peut-on bien trouver de l’eau sur cette steppe aride ? Les pasteurs, dits dokpas, gens des solitudes, se contentent-ils du lait riche des dis, les yaks femelles ? Leurs veaux poilus trimballent une sorte de muselière à trois cornes. Elle leur sert à éviter de s’étrangler dans les clôtures. Malgré les apparences, les pâturages ne

sont pas libres. Ils sont divisés par d’invisibles barbelés. La planification agricole chinoise impose un nombre plus élevé d’ovins et de bêtes à cornes qu’auparavant. Cette pression a des effets fâcheux sur le maigre fourrage naturel.

Les courbes se succèdent, hors du temps. Une frise de yaks de découpe nettement sur un relief, d’autres sont posés sur une pente raide, mouches noires sur un carreau. Tous traînent derrière eux une ombre nette… La fin du jour approche.

Un peu d’animation subite : à fond sur leurs motos tout terrain, deux bergers modernes « viennent voir aux bêtes. » Le ciel noircit, un voile passager de pluie glacée s’avance. Une grêle, fine et piquante comme du plomb de chasse, s’abat sur les ouvriers de la route, en cagoules et mitaines. Au fil du trajet, les croupes montagneuses s’abaissent en une immense pénéplaine. Trois jeunes femmes croisées sont emmitouflées dans leur longue robe, la bouche masquée par une étoffe ; le vent souffle toujours âprement sur le plateau dénudé de Litang.

 

 

 

Pas d’abri en vue. Un peu d’orge dans les creux. Pauvreté des ressources, rigueur du climat, il doit être dur d’habiter Litang, pour le nombre grandissant de Chinois installés depuis peu. Leurs besoins sont différents de ceux des Tibétains adaptés à la tsampa. Riz, porc, légumes et autres nécessités, tout doit être monté de Kangding. Par conséquent, le trafic va continuer d’augmenter. Ce n’est pas toujours drôle d’être l’envahisseur.

 

 

Litang, morne plaine

 

Lorsque Evariste Huc arrive à Litang, sa première impression est désolante : « La ville de Lhitang est bâtie sur les flancs d’un coteau qui s’élève au milieu d’une plaine assez vaste, mais presque stérile. On y cultive un peu d’orge grise et quelques maigres herbes, qui servent de pâturages à de chétifs troupeaux de chèvres et de yaks. Sur le faîte d’une colline, une grande lamaserie richement peinte et dorée lui donne l’air de quelque chose. Mais quand on parcourt l’intérieur, on ne trouve que des rues laides, sales, étroites et tellement ».  inclinées qu’il faut ne pas perdre l’équilibre à chaque pas. »

Ce soir,l’éclairage du couchant baigne la ville embellie par la lumière rasante, qui lui vaut son nom tibétain de « prairie du miroir de cuivre 

 

Maisons anciennes de style tibétain

 

Les deux visages de Litang

Sortie d’école sino-tibétaine

 

Berger dolkpa en ville    ©

 

La nuit de Litang

 

A plus de 4 000 m, l’air est pur mais l’oxygène est rare à Litang, une des plus hautes villes du monde avec La Paz. Pour nous, qui débarquons le souffle court, quelques-uns migraineux car la montée s’est faite sans paliers, les sacs pèsent du plomb.

Quand il faut les hisser dans les étages, des jeunes filles s’en emparent avec autorité et grimpent quatre à quatre les escaliers, balançant leur natte noire sur les reins. Ces femmes droites et bien plantées comme les grands gaillards basanés, ont un organisme parfaitement adapté à l’altitude

J. Merret, marcheur expérimenté, sort la panacée pour le mal des hauteurs, son pastis méditerranéen pur qui vaut toute la pharmacopée chinoise. En revanche, le thé chaud est rationné et l’eau peu courante.

Comme il faut boire beaucoup, Thibault s’enfonce dans l’ex-capitale nocturne des brigands gentilshommes pour rapporter de précieuses bouteilles d’eau plus difficiles à négocier que la bière. Il faut se souvenir que ces hauteurs sont terriblement asséchées quand la neige a fondu. Le seul danger à courir serait un excès d’hygiène, comme de vouloir prendre une douche sous le filet brunâtre qui s’égoutte sur des prises électriques au dessus du trou des toilettes.

 

Nous nous réchauffons donc en discutant plantes ensemble jusque tard dans la nuit, - qui de toute façon sera difficile. Dans un coin de la salle, un écran TV passe en boucle un documentaire. fenêtre ouverte sur des crinières échevelées et des bannières ; ce sont des cavalcades sur les hauts pâturages, rires, tourbillons de jupes colorées. La réunion estivale du Agi, rite des compétitions équestres, fait battre le cœur de Litang, au pays des « hommes à cheval ». Historiquement, le Agi était la clôture festive d’un pèlerinage des éleveurs nomades autour de la colline sacrée du Monastère du ciel. La tradition voulait que les courses de chevaux satisfassent les dieux qui favorisent les récoltes. Tant qu’à se faire plaisir ! A cette occasion bien sûr, ils prouvaient leur valeur et  trouvaient des épouses parmi les filles parées de turquoises, d’or et d’argent, leur dot pendue au cou et aux oreilles. Dans  le joyeux campement planté autour du champ de course, on boit, chante, danse et parade. La jeunesse du pays de Kham échange œillades, plaisanteries et plus si affinités. Le fond sonore des chants vibrant des graves aux aigus, devient berceur…

       Une nuit de rêves agités pour les uns, de crise aiguë du mal des montagnes pour d’autres.

                                                                                                                     

Le lever au grand soleil nous remet debout

 

 

 

                                                                                                                               

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