23 mai pm                          Markham

 

Située sur la région des hauts plateaux entre les gorges du Mékong et du Yangtsé Kiang, Markham, préfecture de Chamdo, est une ville peu fréquentée par les visiteurs étrangers. Elle est pourtant située à un carrefour stratégique sur la route de Lhassa, entre la voie de Chengdu au Sichuan, et celle de Kunming au Yunnan. Ville sanctifiée par un vaste monastère qu’annoncent de loin des stupas, bannières au vent sur le ciel bleu-tibet.

 

 

©C.Monnet

 

Pour une fois, nous n’arrivons pas pour nous écrouler de fatigue entre chien et loup. Les gens sont dehors en cette belle fin de journée. Boutiques et petits commerces étalent en rang serré des marchandises bigarrées pour un public hétérogène et coloré de pèlerins, de nomades, de commerçants en déplacement. Sur l’artère unique, dans une ambiance calme, les Chinois se superposent aux Tibétains de type le plus pur.

 

 

©.Monnet

 

A l’image des boutiques qui se sont construites des deux côtés de la rue en alignement, juste devant les demeures tibétaines anciennes : celles-ci restent cachées derrière, intactes, superbes. Il suffit de franchir cette façade marchande pour retrouver la  pierre taillée, les fenêtres peintes, les porches sculptés, les escaliers austères.

 

 

Façade  devant

 

 

Façade derrière    ©F.Le Hir

 

Markham, autrefois Gartok en tibétain, fut le théâtre d’une bataille sanglante en octobre 1950. Lhasséens et Khampas défendaient la ville contre l’armée chinoise, quatre fois plus nombreuse. Voyant les soldats de Lhassa prêts à abandonner, les Khampas les menacèrent de leurs propres armes, ce qui fit héroïquement retarder le carnage prévisible.

       

©D.Rondeau

                              

 

La lamaserie occupe l’espace sans proportion avec la bourgade, en fait à la mesure de la part dédiée au ciel. Le sanctuaire donne sur une cour entourée de galeries en bois.

 

On y entre en laissant sur la gauche un atelier de scierie à rubans, dans lequel sont entassé des madriers, impressionnant de diamètre. Quelle forêt centenaire est couchée là ?

Il faut savoir qu’une  Commission de sites, rend maintenant obligatoire de respecter l’architecture traditionnelle pour toute construction neuve. Les piliers de bois massif y entrent pour une bonne part. Que faire alors ? A la fois déplorer la folle dévastation des bois, et se réjouir que les constructions retrouvent l’accord initial avec le paysage…

Paradoxes du gouvernement de Chine populaire qui tient à garder les caractères folkloriques des minorités après les avoir sinisées. Une fois franchie la voûte bordée des reflets dorés des moulins à prières, on débouche sur une vaste cour

©P. Guéguen

 

©TdeKergorlay

 

Porche de la grande cour de la lamaserie de Markham

 

Ce monastère a une grande renommée, en particulier pour les croyants de Nyingmapa, à cause de ses célèbres maîtres et de la qualité de ses étudiants lamaïstes depuis un millénaire. Construit en 1159, la lamaserie école ne réunit tous les moines que pendant les activités religieuses et les moments de fête. Les lamas travaillent habituellement chez eux ou s’installent pour étudier dans la solitude des grottes de la montagne.

 

©C.Monnet

« Om mani padme houm », mantra en bronze polis par les mains pieuses

 

Grand’mère amène son petit fils                     ©C.Monnet

Il en a vu, pendant ces années                         ©C.Monnet

 

Au fond, se détache sur l’horizon montagneux, la ligne sobre de la lamaserie. De jeunes moines se chauffent au soleil en blaguant et en dévisageant les visiteurs. Mais les pèlerins sont trop absorbés par leur démarche pour y prêter attention. Chapelet à la main, des cortèges d’hommes et de femmes de tous  âges – pas uniquement des vieillards - tournent pieusement autour du monastère dans  le sens des aiguilles d’une montre.

 

©C.Monnet

 

Leur expression est réellement concentrée : c’est un rite important. Les doigts effleurent en passant les moulins à prière qui ronronnent, les lèvres remuent en silence. A l’intérieur, cette procession se poursuit dans la pénombre devant les avatars du Bouddha. Les bancs de prière sont vides, ce n’est pas une heure d’office.

©C.Monnet

 

Galerie et chambres des pèlerins                       ©C.Monnet


 

                                                                                                      


©C.Monnet   

Bopos, cairns miniatures

 

©F.LeHir

Tibétains et tibétaine en prière

 

J’apporte vite les bâtons d’encens !     ©C.Monnet

©TdeKergorlay

 

Guanyin, ou Trois Taras, incarnation féminine du Bouddha de la compassion, a ici huit mains. Deux pour la prière et la promesse de fécondité  (elle tient dans ses mains jointes le lotus primordial) ; une avec un collier de perles : la richesse ; une avec une pivoine : la beauté, une avec une théière : la santé ;  une avec un emblème d’intelligence et de pouvoir ; une tenant arc et flèche, la force ; et la dernière enfin est vide, pour accueillir et recevoir. Parmi tous les dons, cette main ouverte, dans laquelle une femme venait de déposer un khata, pourrait montrer l’ouverture spirituelle à une relation personnelle avec la divinité ;

Pivoines

Derrière une lourde tenture de velours usé, nous nous glissons dans une autre chapelle, petite pièce latérale enfumée d’encens. Le temps que les yeux s’accoutument, apparaissent alors sur les boiseries murales, non des divinités vengeresses mais des pivoines arborescentes. Chaque panneau en porte une différente. Divine surprise…

 

©TdeKergorlay

 

Certaines sont presque reconnaissables, d’autres stylisées. Parmi elles, la pivoine bleue, insurpassable fleur de l’esprit.

©TdeKergorlay

 

©TdeKergorlay

 

Un merveilleux ensemble. Devant nos manifestations admiratives, accompagnées d’une offrande, un lama entame une longue prière en dodelinant du chef, puis fait signe de s’asseoir aux deux qui sont restés. Nous partageons avec lui le thé beurré, plusieurs fois resservi (nourrissant !) L’émotion aidant, le désir de revenir le soir photographier ces peintures, ferait passer n’importe quoi.

 

©TdeKergorlay

 

Dans A l’ouest barbare de la vaste Chine, 1947, Alexandra Davis-Néel soulignait la valeur particulière attribuée à ces fleurs : « Les pivoines ne sont pas véritablement déifiées, elles sont plutôt considérées comme portant bonheur à ceux dans le jardin de qui elles croissent, mais des facultés prophétiques leur sont attribuées. Tant que les plantes de pivoines de votre jardin restent vigoureuses, vous pouvez vous attendre à demeurer en bonne santé... Si les boutons sèchent sans s’ouvrir, cela signifie pertes matérielles, maladies ou mort. Il est jugé propre de traiter avec respect les pivoines qui croissent près de la maison. Le sol autour des plantes doit être gardé scrupuleusement propre ; il faut brûler de l’encens près d’elles et les décorer avec des écharpes – celles que l’on présente en hommage aux déités ou aux personnes importantes.  De plus, les plantes doivent être considérées comme des êtres intelligents. Il faut leur parler, les louer avec des mots aimables et chercher à leur plaire de différentes manières. »

Revenus dans la rue, chacun glane des images de la vie quotidienne dans un bruit de fond, qui va du tintamarre de la boutique de CD au tintement du martelage du cuivre.

 

©C.Monnet

Queue devant le vendeur d’eau chaude,  bouillotte dans un fut noirci posé sur des pierres, vaches broutant des cartons et des sacs en plastique, quincailliers, bijoutiers, droguistes…

 

©C.Monnet

 

                                                                                                                                     

 

 

                                                                               

                                                                                                                                                     





 

                           

                                                                               

                                                    ©F.LeHiR

©B.Stephan         



 

Gens de Markham                        ©C.Monnet

 

            Ecoliers en uniforme scolaire chinois

    Franklin ou Fanch fraternisent…. 

 

        

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           

 

 

La population est aimable dans l’ensemble. Les regards directs s’étoilent vite de sourire : venant d’Occident, nous ne sommes pas des ennemis. Markham distille un charme véritable.

        Le marché du lendemain matin étale en plein air les bases de la cuisine familiale. Les rayons fruits-et-légumes sont modestes : pois et oléagineux en sacs, piments, grosses pommes de terre, légumes-racines et bien sûr, des pommes : pommes rouges comme les joues des filles hardies

Savoureuses lames de yak, poissons séchés ou vivants dans une bassine, lézards et autres reptiles secs, quartiers de moutons. Des cages à poules en osier tressé à motifs font des suspensions artistiques. Marchandes et acheteuses discutent et bavardent à haute voix.

 

                                                                                                    

   

Tout ce qui se mange est bon

Pour les transports, que ce soit à dos d’homme, à mule, en mini tracteur, ou comble des désirs, en moto étincelante, la circulation est aussi diverse que le statut des habitants, ou celui des gens de passage. Mais pas de klaxons agressifs, ni de bousculades. Les membres de notre équipe vont doucement, ralentis par l’air raréfié. Plus d’images conservées ainsi

 

Femme toujours

 

Cheval d’orgueil

Les Tibétains portent fièrement leur longue tresse noire entrelacée de bandes écarlates

 

Cimetière sur la colline de l’ouest

 

Le lendemain, les dernières heures du jour permettront de revenir voir le vieux cimetière de Markham. La vue était infinie, les oriflammes claquaient gaiement au vent et resplendissaient dans la lumière, il y avait un peu d’immortalité dans l’air.

Les spécialistes en herbacées nous donnent le nom de l’éclatante Incarvillea mairei, annuelle rose à cœur doré qui pousse au ras des tombes, accordée aux tons chauds du sol.

©P. Guéguen

 

Marie-Claude rapporte une jolie petite Papilionacée d’un sombre bleu pourpré, éclairée par son feuillage velu, d’un vert argenté :

Thermopsis barbata    ©P. Guéguen

 

 

Un genre de karaoké a attiré du  monde au restaurant où nous dînons. Des dîneurs, hommes ou femmes s’improvisent chanteurs et vocalisent à pleins poumons des chants traditionnels. Quel souffle ! Ce n’est pas à proprement parler un concours, cependant les meilleurs reçoivent des khatas, les soyeuse écharpes blanches. On se lève de table et l’on dépose l’écharpe sur les épaules de la cantatrice, sans qu’elle s’arrête de chanter.

 

Michaël Le Bret et Patrick Bellec honorés de khatas

 

Des serveuses nous distribuent un stock de khatas, afin que nous puissions participer à la liesse générale. Gérard, honneur aux cheveux blancs, est incité à y aller le premier, ce qu’il fait avec son agréable spontanéité ! Nous allons tour à tour féliciter les chanteurs de notre choix, applaudissons, et recevons nous- même des écharpes…

 

Dominique l’artiste, Gérard Lalanne l’hydrologue, Fanch Le Hir, Isabelle Laan

 

     L’offrande du khata est d’une telle importance pour les tibétains, que ce rituel mérite quelques mots, repris à la curiosité d’esprit du P. Huc : « Le khata est une pièce de soie, dont la finesse approche celle de la gaze. Sa couleur est d’un blanc un peu azuré. Sa longueur est à peu près le triple de sa largeur ; les deux extrémités se terminent ordinairement en frange. Il y a des khatas de toute grandeur et de tout prix ; car c’est un objet dont les pauvres pas plus que les riches ne peuvent se passer….Cela se fait avec autant d’empressement et aussi lestement qu’en Europe lorsque l’on se touche la main… Les plus belles paroles, les cadeaux les plus magnifiques ne sont rien sans le khata…Pour eux, c’est l’expression la plus pure et la plus noble de tous les sentiments… Les khatas forment une importante branche de commerce pour les Chinois. »  Etrangement, les tibétains moralement si autonomes, se sont montrés aussi dépendants de la Chine pour cet objet rituel que pour leur indispensable thé.

Pour l’heure, l’hôtel moderne est un mélange des inconvénients locaux sinisés. Un porche de colonnes-miroir dorées et l’eau plus que chiche qui gargouille sans couler, c’est normal. Mais notre chambre à l’étage, agrémentée de larges baies vitrées en angle sur deux côtés, devient une glacière nocturne. Je rêve de me rouler dans une peau de yak sous une tente en feutre de yak... Nous nous en extrayons tôt pour absorber les rayons solaires intenses qui dissipent la gelée blanche.

 

Arielle, sortie de glacière au lever du jour   ©TdeKergorlay

 

Au départ de Markham, Béatrice Stéphan, notre chauffeur, Thibault et A. de Kergorlay